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L’hypocrisie de Thomas Jefferson

Jefferson, partisan de la liberté... et esclavagiste

Thomas Jefferson occupe une place centrale dans l’histoire des États-Unis. Philosophe, homme d’État, président, diplomate, juriste et architecte, il a marqué de son empreinte la naissance d’une nation. Pour beaucoup, il reste l’auteur principal de la Déclaration d’indépendance de 1776, ce texte fondateur qui proclame l’égalité et les droits inaliénables des hommes. Mais derrière cette image idéalisée se cache une réalité bien plus sombre. Jefferson, qui a façonné l’identité américaine autour de la liberté et de la démocratie, fut aussi l’un des plus grands propriétaires d’esclaves de son temps. L’écart abyssal entre ses idéaux proclamés et ses pratiques réelles fait de lui une figure aussi fascinante que profondément contradictoire, incarnant l’hypocrisie d’une élite qui prônait la liberté pour certains tout en la refusant aux autres.

Thomas Jefferson figure sur les billets de 2$ américains

Les débuts et l’ascension politique

Né en 1743 en Virginie, dans une famille aisée de planteurs, Jefferson bénéficie très tôt d’une éducation classique. Passionné par la philosophie, le droit et l’architecture, il est profondément influencé par les Lumières européennes, notamment par John Locke et Montesquieu. Avocat de formation, il s’engage dans la politique coloniale et se fait remarquer pour ses talents de plume.

En 1775, il rejoint le Congrès continental et l’année suivante, à seulement 33 ans, il est désigné pour rédiger le texte qui allait devenir l’un des documents les plus célèbres de l’histoire : la Déclaration d’indépendance. Par ses mots éloquents, Jefferson pose les fondements idéologiques de la rébellion des colonies contre la Couronne britannique.

La Déclaration d’indépendance : une promesse trahie

Le passage le plus célèbre de la Déclaration affirme que « tous les hommes sont créés égaux » et qu’ils disposent de « droits inaliénables », parmi lesquels « la vie, la liberté et la poursuite du bonheur ». Cette phrase est sans doute la plus citée et la plus respectée du texte. Pourtant, au moment où Jefferson l’écrit, il possède déjà des dizaines d’esclaves, hérités de sa famille et exploités dans sa plantation de Monticello.

Des esclaves peinent dans un champ de coton

Cette contradiction flagrante n’est pas un simple détail : elle révèle une hypocrisie structurelle. La Déclaration s’adresse en réalité aux colons blancs, propriétaires fonciers ou artisans, et non aux esclaves africains ou aux peuples autochtones. Jefferson ne conçoit pas l’égalité comme universelle mais réservée à une partie de l’humanité. Cette vision sélective de la liberté est au cœur de l’ambiguïté du personnage.

Défenseur de la liberté, propriétaire d’esclaves

Jefferson ne fut pas seulement un propriétaire d’esclaves occasionnel. Au cours de sa vie, il en posséda environ 600, dont une centaine travaillait en permanence à Monticello. Ces hommes, femmes et enfants cultivaient ses champs de tabac et de blé, construisaient ses bâtiments et assuraient son confort quotidien. Sans leur travail forcé, la fortune et la réputation de Jefferson n’auraient jamais atteint une telle ampleur.

Il s’est exprimé à plusieurs reprises contre l’esclavage, décrivant ce système comme « moralement répréhensible » et contraire aux principes de la république. Mais il n’a jamais franchi le pas d’affranchir la grande majorité de ses esclaves, même à sa mort. Seule une poignée, notamment des membres de la famille Hemings, a obtenu la liberté. Son attitude révèle une hypocrisie fondamentale : il dénonçait l’esclavage en théorie, mais en tirait profit dans la pratique.

Pire encore, Jefferson nourrissait des convictions ouvertement racistes. Dans ses écrits, il considérait les Africains comme inférieurs aux Européens sur les plans intellectuel et esthétique. Cette croyance lui permettait de justifier le maintien d’un système esclavagiste dont il bénéficiait directement.

Jefferson a fourni un millier d’armes et 40 000 $ aux esclavagistes pour mater la rébellion haïtienne

Il avait prôné la révolte américaine contre l’empire britannique, mais il finançait et fournissait des armes aux Européens pour mater la rébellion des haïtiens qui, eux aussi, aspiraient à la liberté. Pour Jefferson, les blancs devaient maintenir leur suprémacie sur les autres groupes ethniques.

Le sort des Amérindiens : une autre trahison

L’hypocrisie de Jefferson ne se limite pas à la question des esclaves africains. Son rapport aux peuples autochtones est tout aussi révélateur. Bien qu’il se soit parfois présenté comme un « ami des Indiens », admirant certaines de leurs traditions, il adopta en réalité une politique expansionniste qui entraîna leur dépossession et leur exil.

Lorsqu’il devint le troisième président des États-Unis (1801-1809), il encouragea activement la colonisation des territoires autochtones. Pour les pousser à céder leurs terres, il mit en place une stratégie consistant à les endetter auprès des commerçants américains, les obligeant ensuite à vendre leurs territoires. Il proposa même de les déplacer vers la Louisiane, nouvellement acquise, ouvrant la voie à ce qui allait devenir, quelques décennies plus tard, la tragique « Piste des Larmes ».

Pour connaître l’ampleur du drame qu’on vécu les Amérindiens, suivez ce lien :

Cette politique démontre une fois de plus le double discours de Jefferson : il parlait de liberté et de droits universels, mais excluait systématiquement de son projet de société ceux qui ne correspondaient pas au modèle de l’homme blanc européen.

Une présidence marquante malgré tout

Achat de la Louisiane

Il serait toutefois réducteur de limiter Jefferson à ses contradictions morales. Sur le plan politique, son action fut considérable. Son mandat présidentiel vit l’achat de la Louisiane en 1803, qui doubla la superficie des États-Unis et ouvrit la voie à l’expansion vers l’Ouest. Il soutint aussi la fondation de l’Université de Virginie, cherchant à promouvoir l’éducation et la diffusion du savoir. Son style de gouvernement, plus simple et républicain que celui de son prédécesseur John Adams, renforça l’image d’une démocratie accessible au peuple.

À cette époque, la Louisiane était un territoire qui s’étendait du golfe du Mexique jusqu’au Canada

Cependant, tous ces succès doivent être analysés à la lumière des injustices qui les accompagnèrent. L’expansion territoriale se fit au détriment des Amérindiens ; la prospérité de ses plantations reposait sur l’asservissement d’hommes et de femmes noirs. La grandeur de Jefferson fut donc construite sur la souffrance des autres.

Un père fondateur à double visage

Aujourd’hui, l’héritage de Jefferson suscite un débat intense aux États-Unis et ailleurs. D’un côté, il est célébré comme l’un des architectes de la démocratie moderne, auteur de principes qui ont inspiré des générations de militants pour les droits civiques. De l’autre, il incarne la contradiction la plus criante de l’Amérique : celle d’une nation née au nom de la liberté mais fondée sur l’esclavage et la dépossession des peuples autochtones.

Statue de Jefferson vandalisée devant une école de Portland

Qualifier Jefferson d’hypocrite et de raciste n’est pas une exagération, mais un constat historique. Son attachement à la liberté était sélectif, réservé à une élite blanche masculine. Sa vie privée et sa carrière publique démontrent qu’il a sciemment fermé les yeux sur les souffrances de centaines de personnes qu’il réduisait en esclavage pour maintenir son train de vie.



Jefferson est l'un des Pères Fondateurs des États-Unis les plus admirés. Selon lui, tous les hommes naissent libres et égaux... à condition d'avoir la peau blanche.
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François Paquette

Animateur de radio, podcaster et blogueur.

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