Il est parfois bon de rappeler que l’évolution ne produit pas toujours des chefs-d’œuvre d’efficacité. Dans l’immense catalogue de créatures marines, certaines brillent par leur intelligence, leur vitesse, leur adaptabilité… et puis il y a le poisson-lune (Mola mola), véritable caricature de poisson raté, si l’on ose dire. Si Dame Nature avait eu une journée particulièrement paresseuse ou ironique, c’est sans doute à ce moment-là qu’elle aurait créé ce mastodonte flottant à la dérive.
Une bouée géante pas très futée

Le mola mola, ou poisson-lune commun, est sans doute l’un des poissons les plus reconnaissables et pas dans le bon sens du terme. Son corps est une sorte de disque aplati verticalement, sans queue digne de ce nom, dépourvu de forme hydrodynamique. Il peut atteindre 3,3 mètres de long, 4,2 mètres d’envergure (avec ses nageoires), et peser jusqu’à 2,3 tonnes. En gros, c’est un gros steak aquatique. Le mola mola est un gros poisson inutilement gigantesque qui cumule les handicaps fonctionnels et qui ne semble pas avoir le sens de l’orientation. De plus en plus de spécimen s’égarent dans les eaux froides du fleuve Saint-Laurent… et y meurent :
Il ne sait pas nager
Commençons par l’évidence : le poisson-lune nage comme une guenille. Dépourvu de nageoire caudale (la queue qui permet la propulsion), il se contente de battre ses deux nageoires dorsale et anale de manière comique et inefficace, comme un oiseau sans ailes. Son corps rond n’est pas fait pour les déplacements rapides ou précis. Résultat : il dérive lentement au gré des courants. Si vous essayez de le traquer, pas besoin d’un harpon sophistiqué. Vous nagez probablement mieux que lui !
Il ne sait pas manger non plus

En matière d’alimentation, le poisson-lune coche aussi toutes les cases de l’incompétence. Il se nourrit principalement de méduses, c’est-à-dire les pires aliments de l’océan : elles sont molles, venimeuses, translucides, et surtout extrêmement pauvres en nutriments. Pour se rassasier, le Mola mola doit donc ingurgiter des quantités astronomiques de gélatine flottante. En plus, comme il est mal foutu, il doit ouvrir la bouche en permanence et espérer que quelque chose d’à peu près comestible y pénètre. On a vu mieux comme technique de chasse.
Il doit remonter à la surface… mais pas trop

Autre joyeuseté de sa condition : le poisson-lune est un animal de profondeur variable. Il descend parfois jusqu’à 600 mètres pour chercher des méduses (ses « délices » gélatineux), mais remonte souvent à la surface pour se réchauffer. Il n’a pas de moyen interne de réguler sa température, donc il doit littéralement faire la planche au soleil pour survivre. Problème : s’il reste trop longtemps à la surface, il risque de brûler ou d’être attaqué par des oiseaux ou blessé par l’hélice d’un bateau. Un équilibre absurde pour un animal déjà mal équipé.
Aucun moyen de défense
Le Mola mola est une cible facile. Il est lent, visible, non camouflé, et n’a ni dents acérées, ni piquants, ni carapace. Son cuir est épais, certes, mais pas assez pour résister aux attaques de prédateurs marins comme les orques, les requins ou les lions de mer. Sa stratégie de défense ? Espérer que son volume décourage l’attaque. Autant dire qu’en milieu hostile, il joue sa vie à pile ou face. Et que fait le poisson-lune lorsqu’il est attaqué ? Rien. Il n’a d’autre choix que de se laisser bouffer :
Même pas bon à manger
On pourrait se dire : « au moins, il doit être délicieux ». Eh bien non. Sa chair est caoutchouteuse, fade et désagréable. Certaines cultures d’Asie consomment le poisson-lune, mais avec modération, car certains de ses organes contiennent des toxines dangereuses. Pour l’Europe et l’Amérique du Nord, sa consommation est d’ailleurs interdite. Il est donc inutile même dans l’assiette. Une sorte de tofu toxique marin qui a un goût de chiottes !
Une énigme évolutive attachante

Et pourtant… malgré tous ces défauts, le poisson-lune suscite un certain attachement. Peut-être parce qu’il semble si mal adapté qu’il en devient touchant. Peut-être aussi parce que, contre toute attente, il a survécu jusqu’à aujourd’hui, et que son espèce n’est pas menacée (même s’il est souvent blessé ou tué accidentellement par les bateaux ou les filets de pêche). Il pond d’ailleurs plus d’œufs que n’importe quel vertébré connu : jusqu’à 300 millions en une seule ponte. C’est peut-être ça, sa vraie stratégie : miser sur le nombre pour compenser tout le reste. Les poisson-lunes sont manifestement nuls mais au moins, ils sont nombreux !
Ce poisson est vraiment nul pour être un poisson !Partager cette trouvaille!Partager!Envoyer par courrielEnvoyer!






