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La troublante histoire de la lobotomie

Traitement banni : l'horreur de la lobotomie

Au tournant du XXᵉ siècle, la psychiatrie cherche désespérément des moyens de traiter les maladies mentales graves : schizophrénie, dépression profonde, troubles obsessionnels ou comportements violents incontrôlables. Dans un contexte où les électrochocs, l’isolement et les asiles surpeuplés dominent, une idée radicale s’impose : et si l’on pouvait « corriger » la folie en modifiant directement le cerveau ? C’est ainsi qu’est née la lobotomie, l’une des pratiques médicales les plus controversées de l’histoire moderne.

Une théorie douteuse

L’idée de manipuler le cerveau pour soigner des troubles mentaux remonte au neurologue suisse Gottlieb Burckhardt, qui, en 1888, retire une partie du cortex cérébral de six patients atteints de psychose chronique. Ses résultats désastreux lui valent la condamnation de la communauté scientifique.

Pourtant, quelques décennies plus tard, le Portugais António Egas Moniz, inspiré par les travaux sur les connexions neuronales et la localisation des fonctions cérébrales, reprend le concept.

António Egas Moniz pratique une leucotomie préfrontale en Angleterre en 1946

En 1935, il réalise la première leucotomie préfrontale : une opération visant à sectionner les fibres nerveuses reliant le cortex préfrontal au reste du cerveau. Moniz croit que ces connexions sont responsables des émotions et des comportements pathologiques.

Voici une scène de la série Ratched qui représente une lobotomie :

En 1949, Egas Moniz reçoit le prix Nobel de physiologie ou médecine pour cette découverte, une décision encore vivement critiquée aujourd’hui. Sa technique promet alors de calmer les patients violents, d’atténuer les angoisses et de rendre « socialement fonctionnels » ceux qui étaient jusque-là internés à vie. Légitimisé par ce prix prestigieux, il fera de nombreuses victimes de ce dangereux traitement.

La méthode

Deux leucotomes

La procédure originale consistait à percer deux trous dans le crâne et à insérer un instrument qui ressemble à un pic à glace, le leucotome, pour détruire les fibres frontales. L’opération se faisait souvent sous anesthésie locale, et les résultats semblaient spectaculaires : les patients devenaient calmes, obéissants, et cessaient de manifester de la détresse. Mais derrière cette « réussite » se cachait une réalité tragique : la perte d’émotions, de mémoire, d’initiative, et dans de nombreux cas, de la personnalité même.

Walter Freeman et James W. Watts

Aux États-Unis, la technique est popularisée dès la fin des années 1930 par le neurologue Walter Freeman et le neurochirurgien James W. Watts. Freeman, charismatique et convaincu, cherche à simplifier la procédure pour la rendre accessible à un plus grand nombre. En 1945, il met au point la lobotomie transorbitaire, surnommée la « lobotomie à l’ice-pick » (pic à glace).

L’instrument est inséré par l’orbite de l’œil, juste au-dessus du globe oculaire, jusqu’au lobe frontal. Un simple coup de marteau suffit à briser la fine paroi osseuse et permettre la section des fibres cérébrales. Cette méthode, rapide et peu coûteuse, se répand dans les hôpitaux psychiatriques américains. Freeman en pratique plus de 3 500 lui-même, souvent sans assistance chirurgicale complète.

Un « kit » de lobotomie trans-orbitaire

AVERTISSEMENT : Si vous êtes plutôt sensibles, éviter de cliquer sur ce vidéo. On y voit une lobotomie transorbitaire réelle. Pour les autres, vous serez quand même troublés…

Entre 1940 et 1955, plus de 50 000 lobotomies sont pratiquées aux États-Unis, environ 17 000 en Grande-Bretagne et plusieurs centaines au Canada. Les patients, souvent hospitalisés de longue date, n’ont pas toujours donné leur consentement. Femmes et enfants y sont particulièrement exposés, dans une époque où la psychiatrie patriarcale visait davantage à contrôler qu’à comprendre.

Des vies brisées

Les résultats sont catastrophiques pour une majorité de patients. Si certains retrouvent une forme d’apathie calme, beaucoup souffrent de paralysies, d’incontinence, d’amnésie ou de dépression profonde. L’un des cas les plus célèbres est Rosemary Kennedy, la sœur du futur président américain John F. Kennedy, opérée en 1941 à l’âge de 23 ans. La lobotomie la laisse lourdement handicapée, incapable de parler ni de prendre soin d’elle-même.

Alys Robi avant la lobotomie

Au Québec, le cas d’Alys Robi, célèbre chanteuse des années 1940, illustre le drame humain derrière la pratique. Internée à l’hôpital Saint-Michel-Archange (aujourd’hui Institut universitaire en santé mentale de Québec) après une grave dépression, elle subit en 1948 une lobotomie censée calmer ses troubles nerveux. Miraculeusement, elle en réchappe sans séquelles apparentes et reprend sa carrière, mais son témoignage marquera à jamais l’opinion publique canadienne sur les excès de la psychiatrie d’après-guerre.

Abandon de la lobotomie

L’arrivée des premiers neuroleptiques et antipsychotiques dans les années 1950, notamment la chlorpromazine, révolutionne la psychiatrie et rend la lobotomie obsolète. Les critiques s’accumulent : articles scientifiques dénonçant ses effets dévastateurs, reportages accusateurs, et témoignages poignants d’anciens patients. Dès les années 1960, la majorité des pays occidentaux interdisent ou abandonnent la pratique.

La cingulectomie

Certaines variantes chirurgicales plus précises, appelées psychochirurgies, ont subsisté un temps, notamment la cingulectomie (section de certaines zones du cortex cingulaire) pratiquée sur des patients souffrant de troubles obsessionnels graves. Mais ces interventions sont aujourd’hui extrêmement rares, strictement encadrées, et réservées à des cas médicaux exceptionnels sous autorisation éthique.

Un passé que l’on veut oublier

La lobotomie est désormais interdite ou jugée contraire à l’éthique médicale dans la quasi-totalité des pays développés. Les associations de défense des droits des patients la citent comme exemple emblématique des dérives de la médecine sans consentement éclairé.

Neurochirurgie moderne

Ironiquement, l’idée d’agir sur le cerveau pour traiter les troubles mentaux n’a pas disparue. Les neurosciences modernes explorent aujourd’hui des techniques modernes et validées la science comme la stimulation cérébrale profonde ou la neurochirurgie fonctionnelle. Ces traitements permettent de soulager les symptômes de l’épilepsie, la douleur chronique ou la dystonie.

La lobotomie quant à elle, appartient définitivement au passé.

Pour découvrir des traitements encores plus archaïques :



La lobotomie est sans doute encore pire que vous l'imaginez...
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François Paquette

Animateur de radio, podcaster et blogueur.

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